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Intervention Jean-Yves LE DEAUT sur la réforme des collectivités territoriales
Publié par Jean Yves Le Déaut
20-01-2010
INTERVENTIONDEM. JEAN-YVESLEDEAUT
Le 20 janvier 2010 - Assemblée nationale
Monsieur le Président,
Mes chers collègues,
S'il était
légitime de s'interroger sur la pertinence de notre découpage administratif
déjà ancien ainsi que sur le fonctionnement de nos institutions locales, je
crains que les réponses apportées par les conclusions du rapport de la
commission Balladur sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions
de la Vè République ne produisent l'effet inverse à celui escompté.
Qu'attendait-on
du Comité Balladur, si ce n'est un approfondissement du processus de
décentralisation engagé par l'Etat depuis 1982 ?
Ce texte au
contraire, organise la déliquescence de la décentralisation en mettant à genoux
les collectivités locales, et plus particulièrement les régions, qui sortent
terriblement fragilisées de cette réforme territoriale.
Trois aspects de cette réforme me semblent
particulièrement contestables. Le premier de ces aspects, c'est la suppression
de la clause de compétence générale qui, associée à la disparition de la
Taxe Professionnelle, dépouille les collectivités territoriales de toute
initiative fiscale et financière.
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La clause de
compétence générale donnait la possibilité aux collectivités locales de se
saisir de compétences autres que celles strictement définies par la loi. Ces compétences
librement consenties par les collectivités, permettaient notamment de
subventionner de nombreuses associations et clubs sportifs qui, sans la
contribution financière des collectivités locales, n'auraient pu exister
partout et dans des proportions aussi importantes. La clause de compétence
générale permettait donc, par le biais des subventions, le maintien d'un tissu
associatif très important pour le lien social et cher aux yeux de nos
compatriotes. Cette disposition permettait d'ailleurs de compenser les carences
de l'Etat dans de nombreux domaines. Vous le savez très bien Monsieur le
Ministre, puisque les contrats de projets avec la région organisent des
financements croisés entre l'Etat et les régions. Que deviendraient
l'enseignement supérieur et l'innovation si les financements croisés étaient
supprimés ? La construction de nouvelles infrastructures et l'installation de
gros équipements seraient remis en question.
Or, le double
processus de suppression de la taxe professionnelle, qui est la principale
ressource fiscale des collectivités, et de la clause de compétence générale,
qui leur conférait un minimum d'autonomie politique, conduira nécessairement
les collectivités locales à diminuer leurs aides aux associations culturelles,
sportives ou socioéducatives. Les collectivités territoriales contribuent à
hauteur de 9 milliards d'euros au mouvement sportif, contre
800 millions apportés par le gouvernement (Jeunesse et Sports). L'Etat ne
pourra pas supporter seul la charge de ces investissements qui sont donc
destinés, pour bon nombre d'entre eux, à être abandonnés.
Le regretté Adrien
Zeller, Président de la région Alsace, dans sa contribution aux
travaux de la Commission Balladur, avait prévenu les membres de la Commission
en ces termes : "la suppression simultanée de la clause générale de
compétence pour les deux niveaux, départemental et régional, serait
un appauvrissement grave de la démocratie locale, de la liberté, de la
réactivité et de la capacité d'initiative locale".
Je partage ces
inquiétudes quant à l'avenir de nombreuses associations et clubs sportifs, dont
la survie ne tient souvent qu'aux financements accordés par les collectivités
locales au titre de la clause de compétence générale.
Le second
aspect néfaste de cette réforme, est que celle-ci est en retrait par rapport
aux engagements pris lors de la loi Raffarin de 2003 sur l'organisation
territoriale de la République. On se souvient qu'alors, on parlait de
référendum local et d'autonomie financière des collectivités territoriales. La loi du 13 août2004 prévoyait pour
sa part d'importants transferts de compétences et de moyens de l'Etat vers les
collectivités territoriales. Cette deuxième loi de décentralisation avait été
considérée comme une étape décisive dans le processus de décentralisation
engagé depuis 1982.
Cette majorité
prend donc le contre-pied du gouvernement précédent. On devait augmenter les
compétences économiques des régions, et voici que celles-ci perdent tout
pouvoir et toute autonomie en matières fiscale et financière. Nous avons
élaboré dans chaque région en 2005 et 2006 des schémas régionaux de
développement économique. Vous les avez jeté aux oubliettes car dans votre
esprit il ne fallait surtout pas donner la moindre compétence supplémentaire
aux régions. Les régions ont été sacrifiées dans ce projet de réforme
territoriale, cela ne fait aucun doute. Comment ne pas voir, dans cette
réorganisation territoriale, une machination ourdie contre des régions
dirigées, dans leur grande majorité, par des élus socialistes ? C'est une loi
de circonstances qui montre le peu de cas que vous faites des citoyens et de
leurs aspirations. La décentralisation marque un recul sans précédent et les
promesses de la deuxième loi de décentralisation n'ont évidemment pas été
tenues.
Une dernière
remarque s'impose. Vous nous dites, messieurs, que cette réforme nous permettra
de faire des économies. J'ai encore en tête l'article de M. Perben paru dans
Le Monde le 18 septembre dernier : « La réforme des collectivités
territoriales permettra de faire mieux et moins cher »; notamment en
supprimant des élus. La création d'un conseiller territorial, une sorte
d'hyper-élu omnicompétent est un leurre, car celui-ci ne sera pas efficace, et
les économies réalisées insignifiantes.
Pas efficace
car les élus locaux sont proches de leurs concitoyens et relaient leurs espoirs
et leurs revendications. Qui peut nier l'importance des élus locaux ? Les
Maires, les conseillers régionaux ou généraux sont autant de relais pour des
citoyens qui ont besoin d'être entendus. Votre volonté de faire des élus locaux
de simples exécutants du pouvoir central va à l'encontre de la démocratie
locale et de l'idéal républicain.
La réduction du nombre d'élus n'entraînerait pas d'économies
substantielles. Les indemnités des élus locaux sont en effet minimes face à la
tâche qu'ils accomplissent chaque jour, et personne n'a pu prouver que cette
réforme permettra à l'Etat d'économiser les 70 millions d'euros qui sont nécessaires.
Dérisoire quand on sait que le déficit de l'Etat va se creuser d'au moins 140
milliards en 2010, soit 2000 fois plus que l'économie sensée être réalisée en
créant des conseillers territoriaux à la place des conseillers généraux et
régionaux.
La réforme territoriale telle
qu'elle est pensée est donc une réforme de circonstances, avec des
arrière-pensées politiciennes.
Si vous aviez voulu réellement
améliorer la situation de l'organisation territoriale française, il aurait
fallu affirmer que le couple Communauté de communes - Conseils généraux,
en raison de leur proximité avec les citoyens, doit être en charge des
solidarités sociales et territoriales en assurant une présence sur le terrain.
Il aurait fallu également
affirmer que de leur côté, les Conseils régionaux, l'Etat et l'Europe
forment un second ensemble d'intérêts communs : aux régions le développement
économique, la formation professionnelle, les lycées, l'emploi, les transports
et les routes, l'innovation et la recherche. A l'Etat les compétences
régaliennes et la régulation des rapports entre régions pour l'aménagement du
territoire. A l'Europe enfin de garantir l'impartialité de l'Etat et de
légiférer selon les compétences qui lui ont été attribuées par le traité de
Lisbonne.
S'occuper aujourd'hui de l'aménagement d'un
territoire, comme le font les régions, c'est d'abord être en charge du
développement économique et social de ce territoire. Pour mener à bien ce
travail, on ne peut ni dépendre totalement de la générosité de l'Etat, ni se
passer du réseau d'associations qui maillent le territoire français. Les
régions doivent donc maîtriser leur budget et leurs dépenses pour cibler au
mieux leur action locale, mais aussi pour pouvoir faire preuve d'initiative.
Doter les régions de simples allocations
fiscales, comme cela sera le cas si l'on accepte cette réforme territoriale
telle qu'elle nous est présentée, c'est non seulement atteindre à l'autonomie
fiscale et économique des régions, mais c'est atteindre aussi au principe de
libre administration des collectivités territoriales. Il s'agit donc en
réalité d'un texte recentralisateur. Cela n'est pas dans l'intérêt des
citoyens, qui espèrent de leurs élus locaux une réponse à leurs attentes
quotidiennes.
Plus qu'une refonte opportune du système au
nom de je ne sais quelles économies, nous aurions voulu que cette Commission
nous propose une clarification des compétences de chaque collectivité territoriale
en vue d'une plus grande efficacité des services rendus à nos concitoyens. Nous
aurions souhaité que le processus de décentralisation soit confirmé, notamment
en dotant les collectivités locales de nouvelles compétences économiques. Nous
nous opposons donc fermement à ce texte, ainsi qu'à tous ceux qui vont être
proposés au Parlement, car vous n'avez en fait qu'un seul objetcif, c'est de
reprendre le pouvoir politique dans les collectivités locales, et de les placer
sous tutelle de l'Etat.